pour l'occasion, petit extrait d'un texte écrit y'a plus d'un an et à paraître je ne sais absolument pas quand
A posteriori, cet anonymat apparaît comme une forme de bénédiction. En effet, à l’exception d’un groupe de « geeks » déjà très actifs sur Internet et partiellement acquis au futur projet, la production néo-zélandaise n’eut de comptes à rendre à personne. Eloignés géographiquement des studios d’Hollywood et du radar des médias, les cinéastes ont pu élaborer leur projet sans interférences des départements marketing, sans se mêler au jeu de la communication et du marketing, libres d’adapter le roman de Tolkien avec le sérieux qu’on réserve traditionnellement aux adaptations de Shakespeare. Aucune star à l’affiche (même si, bien sûr, le succès des films lancera des carrières) ; un respect du caractère multilingue de l’univers de la Terre du Milieu (nécessitant le recours à des sous-titres, un élément en général proscrit à Hollywood) des films à la longueur jugée à l’époque excessive (trois heures par épisode) et surtout, dans l’aspect qui nous intéresse ici, aucune inclinaison de stratégie marketing concernant l’image des minorités.
Le cinéma hollywoodien ayant vocation à toucher le plus large public et à s’exporter en masse, la question de la représentation des minorités y fait, depuis les années quatre-vingt, l’objet d’études de marché régulières. Pour prendre un contre-exemple, le producteur américain Joel Silver (L’Arme fatale, Matrix) fut un des rares à flairer le succès futur de l’adaptation filmique du Seigneur des anneaux. Dans l’espoir de court-circuiter ce succès, et de profiter du « buzz » entretenu chez un certain public, il lança en catastrophe la production d’un film tiré de la franchise de jeux Donjons et Dragons, pour une sortie prévue en 2000, soit un an avant celle du premier volet du Seigneur des anneaux. Contrairement à l’œuvre néo-zélandaise, Donjons et Dragons fut intégralement conçu, tourné et marketé à Hollywood; et l’on peut y voir clairement apparaître tous les « passages obligés » dont se sont affranchis les Néo-Zélandais. Entre autres obligations, la présence au générique de différentes minorités ethniques, dont un Afro-Américain (interprété par le comique Marlon Wayans) et un personnage hispanique (interprété par Robert Miano). La présence de ce personnage Afro-Américain dans un univers d’inspiration nordique et celtique fut vécue par les amateurs du jeu comme une trahison évidente. Les joueurs Afro-Américains, eux, auraient sans doute eu raison de se sentir doublement insultés : d’abord par l’appel de pied maladroit que faisait la production en leur direction, puis par le caractère de soutien comique de ce personnage artificiellement intégré à l’univers.
Cet aspect de la stratégie communautaire hollywoodienne (qui concerne aussi bien les ethnies, les handicapés et les homosexuels) fut d’emblée écarté sur la production du Seigneur des anneaux. La seule « déférence » que la production accorda aux minorités concernait les Maoris, avec lesquels les Néo-Zélandais actuels entretiennent une cohabitation délicate. Ainsi, le tout premier jour de tournage débuta par une cérémonie de bénédiction Maorie. Les prises de vue du Mont Ruapehu, qui ouvrent le second volet, furent retouchées numériquement pour respecter le caractère sacré (et donc non reproductible) que cette montagne entretient dans le culte Maori. Le tournage sur certains territoires nécessita une gigantesque infrastructure pour déplacer les arbres et les plantes, les maintenir et en vie et le replanter au bon endroit une fois le tournage achevé. Enfin, dans l’impossibilité d’avoir des Maoris pour personnages principaux ou secondaires, ceux-ci furent engagés pour jouer différents orques ; les scénaristes allant jusqu’à développer le personnage d’orque Lurtz (absent du livre) pour le comédien et mime Lawrence Makoare.
Dans un message envoyé en 1999 au site « geek » aintitcoolnews.com, le réalisateur Peter Jackson donnait plusieurs indications sur son refus de s’éloigner du texte original pour s’adapter à une supposée modernité. Il prenait pour exemple le cas des Hobbits et des nains, qui ne seraient pas interprétés à l’écran par des « personnes de petite taille », et évoquait également la relation entre Frodon et son ami Sam, qui ne deviendrait pas « ouvertement gay ». Ces déclarations ciblaient avant tout l’hypocrisie des studios, qui se sont souvent rendus coupables de trahisons manifestes de livres ou de bédés, en les pliant aux règles de ce que l’on suppose être politiquement correct.
A ce point, il est important de préciser que le public « geek » se considère généralement comme tolérant et progressiste mais qu’il supporte très mal l’ingérence des problèmes de société dans ses univers de fantaisie. Ce point est à l’origine d’un dialogue de sourds, entre « geeks » et « gens normaux » sur la question de la politique, des minorités ou de la représentation de la violence dans les œuvres de fiction de ce champ culturel (bande dessinée, jeux vidéo, S.F., horreur, etc.)
