Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Et sinon ben ça doit pouvoir se ranger là dedans.
Règles 
On va faire comme si on était des adultes responsables : soyez courtois ou assumez que votre interlocuteur vous réponde sur le même ton. Je jouerai à Zorro si il le faut mais j'aimerais autant éviter. Dans le même ordre d'idée : choisissez le forum approprié, utilisez un titre de sujet clair et évitez les doublons. Merci d'éviter le langage SMS et les messages rédigés intégralement en majuscules. Autant que faire se peut, écrire en français est à privilégier (sans se balancer le petit Robert à la gueule à la moindre faute mais en gardant à l'esprit que le message est fait pour être lu et par conséquent qu'il doit être compréhensible par tous).

Diversité, Tolérance, et ce qu'en racontent les journalistes

Contributionde Corenair le 9 août 2017, 11:56

http://www.slate.fr/story/149598/personne-ecrit-de-manifeste-anti-diversite-google

(Consultez sur le site pour suivre la foule de liens corroborant le propos)


Non, personne n'a écrit de manifeste à Google disant que les femmes ne sont pas faites pour l'informatique


Peggy Sastre — 08.08.2017 - 11 h 21, mis à jour le 08.08.2017 à 11 h 46
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Et le faire croire ne fait que prouver le propos du mémo «incriminé».

Imaginez. Vous avez sué sang et eau sur un projet. Un texte, par exemple. Vous aviez beaucoup de choses à dire et votre sujet vous tenait particulièrement à cœur, mais vous vous êtes donné un mal de chien pour être concis. Pour choisir vos mots, vos formules. Étayer vos propos avec de nombreuses sources faisant autorité dans leur domaine. Lisser au maximum les ambiguïtés, insister sur les points les plus susceptibles de prêter à confusion.

Imaginez. Vous êtes ingénieur chez Google. Vous avez voulu écrire ce texte pour ouvrir un débat avec vos collègues et votre hiérarchie. Permettre une «discussion honnête» sur l'état de votre environnement de travail. Montrer comment le «politiquement correct» poussé à ses extrêmes, notamment dans ses entraves à la liberté d'expression et d'opinion, nuit à sa «sécurité psychologique». Comment votre entreprise se transforme en chambre d'écho où certains sont forcés au silence, au risque d'être humiliés, ostracisés, stigmatisés. Autant de valeurs et de pratiques autoritaires contraires à ce qui a pu faire la force et la réputation de votre employeur.

«J'attache beaucoup d'importance à la diversité et à l'inclusion»
Comme vous êtes bien placé pour savoir que votre article risque d'en «indigner» plus d'un sur les réseaux sociaux, que vous connaissez mieux que personne ce pouvoir de nuisance et que la poursuite de votre carrière pourrait accessoirement en dépendre, vous n'y allez pas par quatre chemins. Dès la première phrase, du premier paragraphe, vous précisez:

«J'attache beaucoup d'importance à la diversité et à l'inclusion, et je ne nie pas l'existence du sexisme, comme je ne promeus pas le recours aux stéréotypes.»
Une dizaine de lignes plus loin, pour conclure le résumé de votre article, vous écrivez:

«Les différences de distribution de certains traits entre hommes et femmes pourraient partiellement expliquer pourquoi nous n'avons pas 50% de représentation féminine dans les secteurs techniques et aux postes de direction. Avoir recours à la discrimination pour atteindre une représentation égale est injuste, clivant et commercialement préjudiciable.»
À la fin de votre texte, soit quelque sept pages et 20.000 signes plus bas, vous rajoutez une ultime couche: «Je ne dis pas que la diversité est une mauvaise chose, que Google ou que la société est 100% juste, que nous ne devrions pas chercher à corriger des biais existants ou que les minorités ont un vécu similaire à ceux faisant partie de la majorité. Ce que je veux avant tout souligner, c'est que nous sommes allergiques aux idées et aux faits qui ne cadrent pas avec une certaine idéologie. Je veux pas non plus dire que nous devrions limiter les gens à certains rôles du fait de leur sexe. En réalité, je défends l'inverse: traitez les gens comme des individus, pas comme un énième membre de leur communauté (tribalisme)».

«Quand un ingénieur Google défend la domination masculine dans la tech»


Des précautions qui compteront malheureusement pour des cacahuètes, car à voir les articles qui se multiplient depuis samedi et la révélation dans la presse américaine de ce mémo, on se dit que le nombre d'individus outragés par ce texte est inversement proportionnel à ceux qui se sont donné la peine de le lire. Ci-dessous un petit florilège du «traitement médiatique» qui lui a été réservé:

«Exclusif: voici l'intégralité du laïus anti-diversité de 10 pages circulant en interne chez Google» Gizmodo

(Une «intégralité» étrangement privée des liens et des graphiques présents originellement dans le texte)

«Un ingénieur de Google a écrit que les femmes pourraient être génétiquement inaptes aux emplois techniques. Des femmes lui répondent» Washington Post

«Un ingénieur de Google a écrit un manifeste anti-diversité et des employés sont furieux» Business Insider

La presse française n'est pas en reste:

«Controversé et un peu gênant: le manifeste antidiversité qui circulait à Google» (Le Monde)

«Google au centre de la polémique après une lettre particulièrement sexiste de l'un de ses ingénieurs» (Le Huffington Post)

«Polémique chez Google après la diffusion d’une note sexiste» (Les Échos)

(Son url est encore pire: «Quand un ingénieur Google défend la domination masculine dans la tech»)

«Sexisme chez Google: “C’est biologique, les femmes ne sont pas faites pour l’informatique”» (Paris Match)

(Malgré les guillemets, la citation n'est jamais dans le mémo)

Et autant balayer devant sa porte en faisant remarquer que chez Slate, nous appuyant sur la lecture qui en avait été faite sur Motherboard et Gizmodo, nous évoquions également dans un premier temps un «manifeste anti-diversité» dans notre propre compte-rendu de l'événement avant de corriger le tir et d'en nuancer très largement le propos. Et encore, le sous-titre qu'il en reste –«Il justifie notamment les inégalités de statuts hommes-femmes au sein de l'entreprise par des différences biologiques»– n'est pas complètement honnête.

(Parce qu'expliquer n'est pas justifier)

Soit une belle démonstration du sophisme de l'homme de paille, sans doute plus connu dans sa variante moraliste: qui veut tuer son chien l'accuse de la rage.

Des tendances sexuées scientifiquement attestées

Le canidé à zigouiller ici, c'est l'idée voulant que la discrimination positive en vue de la parité n'est pas à même de résoudre le problème du «sexisme dans la Silicon Valley» parce qu'un quota de 50% de femmes dans les secteurs informatiques les plus techniques n'est pas réaliste. Et s'il n'est pas réaliste, c'est qu'il est contraire aux observations et aux conclusions de milliers d'études en sciences cognitives et comportementales (en autres) nous disant qu'il existe un certain nombre de différences moyennes entre hommes et femmes, pris en tant que groupes, sur beaucoup de facteurs influant les choix et les orientations de carrière.

Et qu'arriver à 50% de femmes dans ces mêmes secteurs équivaudra bon an mal à an à forcer un tas de gens à faire ce dont ils n'ont pas envie, tout en empêchant un tas d'autres de poursuivre leurs rêves les plus chers. Ce qui, pour le dire poliment, n'est pas vraiment compatible avec les valeurs progressistes de Google ou même de nos démocraties libérales.

Ce qui ne veut pas dire que les femmes ne sont pas faites pour l’informatique (ou que les hommes sont «naturellement» doués pour ça). Tout ce qu'avance le #googlememo, c'est l'existence scientifiquement attestée de tendances sexuées stables et culturellement universelles qui, comme toutes vérités statistiques, ne prédisent absolument rien des aptitudes de tel ou tel individu, quel que soit son sexe. Ces tendances permettent tout simplement d'expliquer, par exemple, pourquoi 20% des diplômés en sciences informatiques sont des femmes et 80% des hommes et, surtout, de les expliquer mieux que «c'est la faute au patriarcat». Ce qui n'a absolument rien de «sexiste», c'est-à-dire de fondamentalement dépréciateur pour les femmes. (De la même manière que, si vous tombez, «la gravité» est une meilleure explication à votre chute que «votre voisin vous a jeté un sort», sans que personne ne se réjouisse pour autant du mal que vous avez pu vous faire en tombant).

La réincarnation d'Hitler, vraiment?

L'idée choque, bien sûr, ce que prouvent les réactions sur les réseaux sociaux ou dans l'entourage professionnel de l'auteur du mémo, vu comme la réincarnation d'Adolf Hitler ou de Marc Lépine –le tueur de l'école polytechnique de Montréal en 1989. (Je ne pense pas que l'un comme l'autre aurait pu écrire «Lorsque nous admettons que toutes les différences ne sont pas socialement construites ni dues aux discriminations, nous ouvrons nos yeux sur une conception plus précise de la condition humaine, ce qui est nécessaire si nous voulons réellement résoudre des problèmes», mais qui suis-je pour juger?). Sauf que l'indignation que peut provoquer une idée n'a jamais été suffisante pour prouver sa fausseté. Comme d'ailleurs toute impression subjective, tout «ressenti» que peut susciter un phénomène. En réalité, c'est même statistiquement l'inverse, vu que notre cerveau n'est spontanément pas une bonne caisse enregistreuse.

Par contre, notre bonne vieille cervelle n'est jamais aussi forte que lorsqu'il s'agit de crier au loup (ou au chien enragé), pour cancaner «il n'y a pas de fumée sans feu» et ne se jamais se bouger le cul pour aller vérifier. Pourrir la réputation de quelqu'un en l'accusant de torts imaginaires est encore la meilleure façon de l'empêcher de se faire entendre. Les Giordano Bruno, les Galilée ou les Mandelstam de notre longue et pénible histoire peuvent en témoigner.

Mais je m'égare avec ces comparaisons, il n'y a pas ce genre de chasse aux sorcières ou de procès de Moscou chez Google. Ou alors cela voudrait dire que cet infâme mémo est entièrement vrai. On peut se demander ce qu'en pense désormais son auteur, James Damore, qui vient d'être licencié par Google pour «non respect de son code de conduite» et «perpétuation de stéréotypes genrés».

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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde keutof le 9 août 2017, 22:51

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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde Corenair le 10 août 2017, 14:59

Je dirais meme plus :

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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde Hexapod le 22 août 2017, 19:22

Peggy Sastre est vraiment intéressante quand elle fait autre chose qu'instrumentaliser les données de la recherche scientifique pour gaver les capricieux de la sociologie libertaire dans ses piges. De la même façon, Astier est un mec vraiment drôle mais quand il essaye de faire son républicain de salon (en basculant la tête en arrière et te montrant ses poils de nez, comme un BHL en mode "Vous avez pété et roté devant mes régurgitations, je vous enseigne maintenant la vérité d'en haut") pour justifier le droit de ses potes pédales à dealers des bébés (pour l'instant à l'étranger et en loucedé, à savoir sur réquisition d'un juge de la la CEDH), ben t'as juste envie de l'envoyer se faire voir. Je sais, on a botté le cul des allemands en 1944, c'est moi qui suis mauvais esprit/"coincé du cul". Pardon pour cette apologie du patriarcat régressif et du fascisme.

Sans parler des autres roitelets bien placés de la gauche culturelle, tels le vieux porc (blanc, francophone, libidineux et libertarien en dépit de son titre universitaire... tout pour se faire mousser par les gorets empiffrés de la génération Canal +/M6, à l'évidence > [Soupir> dépression]) Christophe Lemaire ou encore le pourri embourgeoisé Maître Eolas et autres scénaristes de télévision (pas question de nommer le petit escroc postmoderne et son frangin auxquels je songe, ils sont bien assez réputés comme ça par rapport à leur pouvoir de nuisance) ayant leurs entrées au Huffington Post (dans lequel aucun poisson ne mérite d'être emballé, et pourtant je ne milite pas exactement pour que les animaux aient "des droits et une dignité, comme tout être humain").

"Il suffit de les voir bramer "Ringard !" avec cet hideux rictus de connivence pour reconnaître en eux les descendants des collaborationnistes d'antan" - [Je cite, mais ne dénonce personne... je ne tiens pas plus que ça à voir un écrivain de génie faire les frais d'un photoshop avec des moustaches d'Hitler, concocté par un petit merdeux cherchant à se faire bien voir, merci de votre compréhension].

Mais à gauche, on a gardé la culture de la dénonciation et de la mise en cause (en particulier au niveau des mœurs, ce qui s'appelle entre grands hommes de gauche "relever le débat", j'imagine... Moyen-âge contre science-fiction, rien n'a changé depuis Mai 68 [Soupir et dépression]). Et objectivement, ça profite aux guignols évoqués.

J'aime bien l'humanité, les "droits de l'homme" et ce pays de merde, tout va très bien dans le meilleur des mondes. Le Progrès triomphe contre les obscurantistes et intolérants, "Mêlez-vous de votre cul, les fachos", etc.

Tout va très bien. Et il ne s'agit que d'un lien de cette page regorgeant de défaites et de renonciations quant aux droits et à la dignité des mères et des enfants.

Mais il suffira de gaver ces derniers de McDo, leur offrir l'intégrale de Joss Whedon en BlueRay puis les envoyer se faire voir chez des psys remboursés par la sécu ("Il faut être nazi ou intégriste pour ne pas voir que des hétéros envoient des enfants en thérapie", etc.) et ravis de leur faire la leçon au nom de la "République" pour faire taire leur "caprices immatures dignes des heures les plus sombres" (ou un truc du genre... je ne suis pas communicant de gauche, moi), n'est-ce pas ? Putain de moutons à tête de taureau (ou vice et versa, selon les circonstances du moment... une force de convicton digne des militants embourgeoisés de la justice sociale, "à l"évidence", toujours).

https://www.facebook.com/Collectif.Respect.de.la.Personne/posts/834434526703703
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Pierre Manent Forever

Contributionde horatio2012 le 16 oct 2017, 03:28

Très bonne analyse sur les réalités politiques de l'excellent Pierre Manent. J'ai hâte de lire son prochain essai "la loi naturelle et les droits de l'homme" qui sort le 7 mars 2018.

Disciple de Raymond Aron, dont il fut l'assistant au Collège de France, Pierre Manent occupe une place de premier plan dans le paysage intellectuel français. Il a œuvré pour remettre à l'honneur les grands penseurs libéraux du XIXe siècle. Pierre Manent s'est ensuite consacré à l'étude des formes politiques - tribu, cité, empire, nation - et à l'histoire politique, intellectuelle et religieuse de l'Occident. Plusieurs de ces ouvrages tels Histoire intellectuelle du libéralisme et Les Métamorphoses de la cité sont devenus des classiques.

LE FIGARO. - Quelle est votre appréciation sur le début du quinquennat d'Emmanuel Macron et la philosophie qui inspire son action?


Pierre MANENT. - Comme tout le monde j'ai été impressionné par l'énergie avec laquelle Emmanuel Macron s'est saisi des rênes, et par l'assurance avec laquelle il a pris sa place sur la scène internationale. Il avait fait montre de cette énergie et de cette assurance, ainsi que d'un remarquable sens tactique, dans sa démarche de conquête du pouvoir. Sur la base de quelle philosophie? Regardons simplement ses actions.

En se détachant ostensiblement de la droite et de la gauche, Emmanuel Macron s'était émancipé des références collectives qui donnaient sens à l'une et à l'autre, la nation dans le cas de la droite, le peuple des travailleurs ou des humiliés et des offensés dans le cas de la gauche. Il put le faire d'autant plus aisément que le parti de droite avait depuis longtemps abandonné tout effort sérieux vers l'indépendance nationale, et que le Parti socialiste ne savait plus quel sens donner au socialisme. Bref, le parti gaulliste n'étant plus gaulliste et le Parti socialiste n'étant plus socialiste, Emmanuel Macron n'avait plus qu'à mettre en musique le programme «libéral et européen» que la droite et la gauche de gouvernement partagent en fait depuis 1983.

Cette démarche était d'autant plus opportune qu'elle faisait de En marche! le contraire exquis du Front national qui, quant à lui, prétendait représenter à lui seul les deux peuples, celui de gauche comme celui de droite. Dès lors, il n'y avait plus de débat politique, comme on le vit au second tour. Il n'y avait plus qu'un candidat éligible contre une candidate inéligible. Le pays accueillit le résultat avec soulagement, et prit plaisir au rétablissement des signes du pouvoir. Je crois cependant que le fossé entre les citoyens et la classe politique en voie de décomposition-recomposition, ou l'inverse, est aussi large et profond aujourd'hui qu'hier.

Le président a pourtant prononcé récemment un discours qui se veut fondateur sur l'Union européenne. Quel regard portez-vous sur son initiative et ses préconisations?

J'ai lu le discours du président avec soin. Il me semble signifier le contraire du renouvellement qu'il promet. D'abord par la forme et le ton: il entremêle constamment les déclamations usuelles et usées sur les choses mirobolantes que nous allons faire grâce à l'Europe avec une agressivité constante contre «ceux qui détestent l'Europe», «ceux qui n'ont pas d'idées», les «frileux», les «nationalistes» et «obscurantistes». Celui qui nous parle ainsi ne prépare pas sobrement les conditions du succès, il donne les noms de ceux à qui il reprochera son échec. Le discours comporte pourtant sa minute d'objectivité, lorsqu'Emmanuel Macron explique sans s'indigner pourquoi les Britanniques ont voté pour le Brexit et les Américains pour Donald Trump. Ainsi ceux contre qui il épuise le dictionnaire de la réprobation peuvent avoir sinon raison du moins leurs raisons. Il fallait partir de là.

Depuis vingt ou trente ans, le «parti européen» a tous les pouvoirs en Europe. Il a efficacement discrédité tous ceux qui critiquent la manière dont il conduit la «construction européenne» comme des ennemis de l'Europe dévorés de «passions tristes». Il a effrontément refusé de tenir le moindre compte des deux référendums tenus en 2005 dans deux des pays fondateurs de l'Union européenne. Si l'Union européenne aujourd'hui est incapable de toute action un peu vigoureuse ou significative, ce «parti européen» en porte seul la responsabilité. La cause de son échec est simple: la démarche suivie fut contraire à tout bon sens politique. Dès lors qu'on se refusait à fonder des États-Unis d'Europe comme les États-Unis d'Amérique avaient été fondés, par une constitution fédérale organisant des pouvoirs communs, dès lors donc que les nations européennes étaient les agents de l'entreprise, il était vain d'agir comme si l'Europe pouvait devenir une république fédérale, comme si l'empilement d'institutions communes allait finir par produire au terme du processus ce que l'on avait refusé par principe au commencement.

Le président propose une «avant-garde», elle-même entraînée par un «couple». C'est continuer dans la voie fatale: nous multiplions les liens qui, au lieu de nous unir, nous divisent. Il y a déjà la zone euro et les autres. Il y aurait donc dans la zone euro l'avant-garde et les autres. Et sans doute, dans l'avant-garde, le «couple» et les autres. J'ai bien peur qu'il n'y ait déjà, dans le couple, l'un et l'autre. Les associations particulières entre deux ou plusieurs pays sont parfaitement raisonnables mais à condition précisément qu'elles ne comportent aucune espèce d'institutionnalisation «européenne», à condition donc qu'elles se fassent sur la base de coopérations entre nations, encore une fois les seuls agents légitimes et viables de la construction européenne. Nous dépensons beaucoup d'efforts inutiles pour faire semblant de faire «au niveau européen» ce que nous pourrions faire réellement en acceptant de rester «au niveau» des nations européennes.

Emmanuel Macron relève justement dans son discours que l'Europe aujourd'hui est exposée au monde, que les digues naguère protectrices ne la protègent plus. De fait, la pression russe à l'est, la conduite erratique de la Turquie au sud-est, les effondrements au Proche-Orient, les migrations, les incertitudes sur la fiabilité de l'engagement américain en Europe, tous ces facteurs et d'autres, comme la fulgurante montée en puissance de la Chine, obligent ou devraient obliger l'Europe à se défendre elle-même et ainsi à se définir. Cette démarche ne peut se faire que sur la base des réalités européennes, c'est-à-dire des nations qui ont chacune leur caractère national, leur expérience historique propre, et que les menaces présentes incitent à rassembler leurs forces. Or, tout en célébrant «la diversité qui fait la richesse de l'Europe», on fait un usage très partial de la référence aux «valeurs européennes», qui ne signifient plus aujourd'hui que les droits illimités de l'individu sans attache. On ne renforce ni la puissance ni la légitimité de l'Union européenne en mettant pour ainsi dire sous surveillance des nations dont l'attachement à leurs mœurs traditionnelles choque notre individualisme sans rivage.

C'est ainsi que le président Macron a traité récemment avec autant d'injustice que d'insolence une nation aussi vigoureuse et courageuse que la Pologne à laquelle l'Europe réelle doit tant.
Le rapport de la France avec l'Allemagne, la question de la souveraineté et de l'interdépendance ne risquent-ils pas de devenir des sujets lancinants dans les années qui viennent?
La relation que les Français ont nouée avec l'Allemagne dans la dernière période est vraiment étrange. Ils tiennent absolument à épouser l'Allemagne. Les Allemands sont très courtois, mais ils nous avaient signifié très clairement, dès le lendemain de la signature du traité de l'Élysée, qu'ils n'étaient pas intéressés par ce mariage. Le 15 juin 1963, le Bundestag ne ratifia le traité qu'après avoir voté un préambule qui soulignait, avec une netteté et une exhaustivité presque blessantes, que le traité n'aurait aucun effet d'aucune sorte sur aucun des principes de la politique allemande. Nous continuons pourtant de parler de ce traité comme du temps bénit de nos fiançailles.

Il n'y a jamais eu de couple franco-allemand. Il y a eu une réconciliation franco-allemande qui a été conduite de manière à la fois politiquement judicieuse et humainement noble. Il est légitime d'y voir un des moments les plus significatifs de la formation de l'amitié européenne. Dans cette démarche où la composante chrétienne fut présente des deux côtés, les deux protagonistes ne cessèrent pas d'être deux nations guidées par leurs intérêts respectifs et le souci de leur liberté d'action.

L'Allemagne se trouve aujourd'hui dans la situation nationale la plus favorable où elle se soit jamais trouvée. Elle exerce sur l'ensemble européen une hégémonie qui est acceptée et souvent appréciée par les autres États. L'ordonnancement du dispositif européen concrétise, protège et voile agréablement cette hégémonie. Au nom de l'intérêt général européen, l'Allemagne a persuadé ses partenaires de subir docilement les conséquences d'une politique systématiquement mercantiliste qui, comme toute politique mercantiliste, vise à obtenir et augmenter des avantages unilatéraux. À partir de 1998, le gouvernement rouge-vert força les syndicats à accepter une baisse des salaires, en tout cas une hausse inférieure à celle de la productivité. Dix ans après, avec l'arrimage des pays à bas coûts d'Europe du centre-est à la chaîne de production allemande, l'avantage des prix et des coûts allemands était devenu insurmontable. Il était fortifié par la monnaie unique qui, avantageusement sous-évaluée pour l'Allemagne, se trouvait dommageablement surévaluée pour ses partenaires.

On peut féliciter l'Allemagne pour la manière dont elle a méthodiquement joué ses cartes, tout en persuadant ses partenaires que les résultats de sa politique ne faisaient que récompenser ses vertus. «Juste» aux yeux de l'Allemagne, la situation présente relève pour nous d'un «droit du plus fort» dont nous ne pouvons durablement nous accommoder. Si l'Allemagne ne peut rien rêver de mieux que la continuation du statu quo, celle-ci nous condamnerait à la vassalisation économique, politique et intellectuelle. Or il semble que le seul désir des gouvernements français successifs soit de se faufiler comme le codirecteur d'une entreprise dont le véritable directeur est connu de chacun! C'est un manque de modestie en même temps qu'un manque de fierté. Il est souhaitable que nous conduisions le plus possible d'actions communes avec les Allemands, comme avec les Italiens ou les autres nations européennes, mais nous devons sortir de cet état de transe amoureuse qui nous paralyse.
Il faut ajouter que dans la dernière période, l'Allemagne a signalé de toutes les façons qu'elle n'entendait pas renoncer à la plénitude de son existence nationale. La Cour constitutionnelle de Karlsruhe a réaffirmé en 2009 la souveraineté du Parlement allemand dans une Union européenne définie comme un «groupement d'États» souverains. Angela Merkel a pris souverainement et seule des décisions politiques majeures qui affectaient directement la vie de tous ses partenaires européens en sortant brutalement du nucléaire d'abord, puis en ouvrant les frontières aux migrants à l'été 2015. La vie de l'Europe reste déterminée par les décisions, bonnes ou mauvaises, des nations qui la constituent.

Les ordonnances réformant le droit du travail dans l'espoir de favoriser l'emploi représentent-elles une révolution ou une simple inflexion?

Je ne crois pas que l'argumentaire «libéral» soit aujourd'hui spécialement pertinent. En tout cas il n'est pas suffisant. Les problèmes sociaux et moraux majeurs de notre pays ne seront qu'à peine touchés par la réforme du Code du travail, même en supposant celle-ci entièrement judicieuse. La réassociation de la société française réclame plus et autre chose que des incitations plus motivantes pour les agents individuels. Les groupes qui organisaient récemment encore le paysage social ont largement disparu. Ils n'ont plus la «masse critique». C'est vrai bien sûr des paysans, c'est vrai aussi des ouvriers de l'industrie. En perdant le nombre et la force, on perd l'estime de soi et le respect des autres. Aucune appartenance collective ne vient compenser ou corriger les duretés de la machine sociale lorsque l'appartenance nationale elle-même n'est plus aux yeux de l'opinion gouvernante qu'une encombrante vieillerie. Chacun alors est renvoyé à ses possibilités et performances individuelles, aux chances et à la confiance qu'il s'accorde et qu'on lui accorde. La société se divise simplement entre les «gagnants» et les «perdants», division aujourd'hui célébrée avec une naïveté cruelle aux plus hauts échelons de l'État. Si la tendance actuelle se confirme, le gouvernement de notre pays aura pour seul ressort effectif, pour seul appui sincère ce mépris de classe qui aujourd'hui pénètre et glace toute la vie nationale.

La crise migratoire continue. Le pape François a appelé à un accueil général de tous les demandeurs d'asile, sans restriction, et à leur installation définitive en Europe. Puis il a paru faire machine arrière. Que penser de ses déclarations contradictoires?


Des êtres humains en nombre croissant veulent venir vivre provisoirement ou durablement dans les pays européens. Que faire? Nous devons distinguer rigoureusement entre la demande de secours et la demande d'accès à la nationalité. On porte secours à celui dont la vie est en danger, et toute discrimination dans ce cas est injuste et odieuse. Mais c'est à la nation qui accueille de décider si et à quelles conditions elle accepte la candidature de celui qui veut y devenir citoyen. Il n'y a pas de droit de l'homme à devenir citoyen du pays de son choix. Une partie considérable de l'opinion de nos pays s'est convaincue du contraire. Si un tel droit avait été reconnu dans le passé, jamais les nations européennes n'auraient été construites et les migrants n'auraient pas où aller. En attribuant des droits illimités aux individus détachés et en restreignant ceux des communautés instituées, on se rend aveugle au long effort d'éducation que réclame la formation d'une communauté humaine viable. Nous souhaitons la politique d'accueil la plus généreuse possible, mais le soin de nos communautés est notre premier devoir de citoyens. Ne nous croyons pas obligés de déraisonner pour prouver notre humanité!
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Quelques rappels

Contributionde horatio2012 le 30 oct 2017, 05:55

Je crois que Mr Totoro avait déjà cité Revel pour les modifications éventuelles de l'orthographe dont la raison était (il me semble) d'éviter tout discrimination envers le sexe féminin. Je partage cet article instructif.
La querelle actuelle découle de ce fait très simple qu’il n’existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résultat que, chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent, laquelle peut être un homme.

Homme, d’ailleurs, s’emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l’espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incompétence qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille ou une andouille.

De sexe féminin, il lui arrive d’être un mannequin, un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ? Absurde!

Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.

Certains mots sont précédés d’articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu’à l’autre. On dit: «Madame de Sévigné est un grand écrivain» et «Rémy de Goumont est une plume brillante». On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un homme.


https://www.levilainpetitcanard.be/articles/edito/le-sexe-des-anges_489379480
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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde Caius le 30 oct 2017, 11:39

"qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire". C'est pas non plus très clair à la base :

10 TRUCS SOULANTS autour de l'ÉCRITURE INCLUSIVE - MLTP#20
« Les prédateurs sont victimes, c'est une drôle d'époque. De l'absurde on atteint les cimes, c'est dire si les dieux s'en moquent. »
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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde Caius le 14 mar 2018, 01:14

« Les prédateurs sont victimes, c'est une drôle d'époque. De l'absurde on atteint les cimes, c'est dire si les dieux s'en moquent. »
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Re: Parlons science des affaires de la Cité (Politique quoi...)

Contributionde Mezko le 21 mar 2018, 09:09

Mais faut continuer de voter, c'est super important les gars !
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